La nature (J’emploie ce terme par commodité de langage. D’autres comme monde, univers, création, choses, conviendraient tout aussi bien.) n’émet aucun jugement de valeur ni moral de même qu’elle les porte tous. Elle est la casserole de tous les brouets, le laboratoire de toutes les expériences. Sa curiosité ne connaît aucune limite et ses instincts sont multiples.

Il n’existe aucune dispense pour cette furieuse partie. Tout y est convoqué, tous y sont conviés, de la plus infime particule isolée jusqu’au maître de cérémonie dont les forfanteries ne sont pas toujours en faveur du divertissement.


  Le creuset pourrait être l’enseigne de cet événement. C’est une cuve à trois racines en bois de renne. Il peut être apparenté à un ancien font baptismal bien que les rites dans lesquels il en fut fait usage ne trouvent pas ici à s’articuler.


  Quatorze ramures (le nombre des stations de la passion) me furent rapportées de Sibérie. J’avais souhaité qu’ils soient ramassés dans la neige, voire sur le permafrost. Ç’eût presque été des fossiles. Lorsque je déballais, je découvrais avec répulsion et dégoût que des lambeaux de fourrure et de peau restaient accrochés à des morceaux de crânes sciés ou hachés. Je trouvais même une oreille dans cette horreur. Je dus faire bouillir la couenne de ces bêtes pour en nettoyer les bois. L’odeur âcre que dégageait la cuisson me fit plusieurs fois vomir.


  Plus tard, je réalisais ma pièce. Je me cognais souvent contre ces bois. Chaque fois, j’étais agacé comme si on me frappait sans raison. La répétition me fit douter qu’il ne s‘agissait là que de maladresse. J’eus alors le sentiment que les animaux dont les restes solides jonchaient le sol de mon atelier s’adressaient à moi. Leur agressivité n’était en rien comparable à celle de mon industrie et à la terreur effroyable à laquelle elle les avait soumis. Quelque chose les entravait maintenant, dont ils réclamaient délivrance.

   Tout animal mis à mort exige de son bourreau une contrepartie. C’est une sorte de certificat de sacrifice, un sauf-conduit sans lequel toute sérénité leur est refusée. C’est une obligation à laquelle personne ne peut se soustraire sans contracter une dette qui pèse sur l’ensemble de ceux qui sont encore en vie et qui alimente un égrégore de vengeance.

   Je me sentais tenu de réparer, de célébrer, pour moi qui suis artiste, au-delà même de leur mort, une vie toujours éprouvée.


                       Vincent Beaurin, juillet 2007.

creuset   2007

polystyrène, sable de quartz, bois de renne 

130 cm  Ø 120 cm

   

    

De plus en plus, le monde de Vincent Beaurin dresse un paysage utopique peuplé de chimères. Mais ces monstres n'empruntent pas au fantastique son imagerie classique (amalgame anthropomorphique - buste humain sur croupe et pattes animales - ou composite d'animaux divers) ; ici, les êtres sont plus ambigus encore et peuvent croiser tous les corps vivants (animaux, végétaux, minéraux). Ils sont réduits à une forme qui affranchit la perception de toute reconnaissance précise, qui libère le sentiment du concept.

  L'œuvre présentée dans l'exposition appartient à cette nouvelle catégorie de chimères (au premier coup d'œil, c'est une vasque et c'est un renne) qui procède davantage par réduction que par collage.

Si la sculpture est parfaitement découpée, son enveloppe de sable estompe la précision des lignes du dessin et rend incertaine la masse de  l'œuvre. Comme des atomes, les grains de sable semblent répondre à une force d'attraction et forment, par condensation, une sculpture qui nous paraît menacer de se défaire, si la force venait à défaillir. Œuvre faussement fragile et éphémère qui semble saisir une forme autant qu'un temps, une durée infinitésimale.

  Ce monde de formes réduites à leur seule perception (déliées de leur conception), ce monde d'apparence est comme le reflet, libéré de toute signification, de notre réalité, un monde où l'essence et l'existence sont une même chose.

Et c'est effectivement un reflet que l'artiste semble avoir saisi en volume, ou plutôt, si cela était possible, l'empreinte d'une forme reflétée : un renne s'abreuve, son mufle creuse légèrement le point d'eau tandis que ses bois, en second plan, se reflètent distinctement. Instant fragile et délicat parce qu'il menace de voler en éclats au moindre bruit, à la moindre inquiétude.

Interprétation tout aussi fragile, qui se défait bientôt face à l'objet volontairement a-signifiant.



Gilles Drouault


Extrait du catalogue d’exposition de Dérive

Commissaire Mathieu Mercier

Fondation d’entreprise Ricard 2007

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